La nuit où tout a basculé
Written By Marie-Laure Daillut
Quand le diabète de type 1 entre dans une famille. Temps de lecture : long - prenez un thé.
Si tu lis ces lignes parce que ton enfant vient d’être diagnostiqué diabétique de type 1, alors peut-être que tu te sens perdue.
Peut-être que tu as peur.
Peut-être que tu n’arrives pas encore à croire que cela vous arrive. Moi aussi je me suis sentie comme ça.
Noël à Seignosse
Il y a des moments dans une vie où l’on ne sait pas encore que tout est sur le point de basculer. À Seignosse, c’était Noël. L’hiver avait posé sa lumière douce sur la forêt des Landes et sur l’océan, et nous vivions ces journées simples qui ressemblent à celles que l’on croit ordinaires : des promenades dans les pins, des passages au parc, des repas au restaurant, des films de Noël regardés sous un plaid le soir, des jeux de société étalés sur la table basse. Une vie normale, une vie douce, une vie de famille comme il en existe des milliers.
Et pourtant, quelque chose n’était plus tout à fait comme d’habitude.
Je voyais bien que Jonie changeait. Elle était essoufflée, fatiguée d’une fatigue étrange, profonde, qui ne lui ressemblait pas. Elle perdait du poids. Ses joues semblaient plus creusées, son énergie plus fragile, comme si son corps avançait avec un léger décalage par rapport au monde autour d’elle.
Deux mois plus tôt pourtant, je l’avais emmenée chez la pédiatre du village. Par précaution. Jonie est végétarienne et je voulais m’assurer qu’elle ne manquait de rien. Nous avions fait une prise de sang, des analyses d’urine. Tout était revenu parfait. La pédiatre m’avait rassurée. Poussée de croissance, m’avait-elle dit. Rien d’inquiétant.
Alors à Noël, je ne comprenais pas.
Je lui préparais des smoothies enrichis, des graines, des poudres de super-aliments, des compléments. Je pensais à une fatigue passagère, à un manque de magnésium, de potassium. Je cherchais dans ce que je connaissais, dans ce que j’avais appris au fil des années. Mais rien ne changeait vraiment.
Il y a des nuits qui séparent une vie en deux. Avant. Et après. La nôtre a commencé un soir d’hiver, quand un médecin a piqué le doigt de ma fille et que son regard a changé.
La nuit du diagnostic
Elle buvait beaucoup. Elle allait aux toilettes souvent. Et pour une enfant qui d’ordinaire oubliait presque de boire tant elle était absorbée par ce qu’elle faisait, cela aurait dû m’alerter davantage.
Le soir du 31 décembre, elle était vraiment trop fatiguée.
Sébastien l’a portée jusqu’à la voiture.
Il devait être presque vingt-trois heures lorsque nous avons appelé un médecin de garde, à une vingtaine de minutes de chez nous. Je me souviens encore du silence dans la voiture, du bruit des pneus sur la route humide, de cette sensation étrange d’être simplement en train de vérifier quelque chose… sans imaginer une seconde que notre vie s’apprêtait à basculer.
Pendant que Sébastien tapait les symptômes sur internet, un mot est apparu pour la première fois dans notre vie.
Diabète. Diabète de type 1.
Moi, formée en micronutrition, j’avais étudié le diabète de type 2. Je savais ce que c’était, comment il se développait, comment l’alimentation pouvait accompagner les personnes qui en souffraient. Mais le diabète de type 1 n’avait jamais été prononcé dans mon parcours. Jamais.
Le médecin lui a piqué le doigt. Une simple goutte de sang. Son regard a changé. Il a dit qu’il fallait aller aux urgences d’Orthez immédiatement.
L’hôpital et la violence du réel
À partir de là tout s’est accéléré. Un seul parent autorisé à cause du Covid. Je suis entrée seule aux urgences d’Orthez avec ma fille. Elle était dans un état proche du coma. Intubation. Perfusions. Réhydratation. Elle ne pouvait plus manger. Les heures devenaient irréelles. Je ne savais pas si elle allait se réveiller. Elle avait les yeux révulsés. Elle tenait son doudou comme elle pouvait. Les messages passaient mal. Le réseau coupait. Sébastien était dehors. Impuissance totale.
Puis transfert vers l’hôpital de Pau. Test Covid. Positifs tous les deux. D’abord on nous dit qu’on ne peut pas nous prendre. Puis finalement si, nous sommes acceptes au service néonatal.
La micro-chambre
Micro-chambre. Trois mètres sur trois. Une petite fenêtre. Pas de salle de bain. Pas de toilettes. Une chaise trouée au milieu pour faire ses besoins. Il fallait demander un sac plastique à chaque fois. On ne pouvait pas en garder d’avance. Pas le droit de sortir. Pas le droit d’aller aux toilettes ailleurs. Pas de douche. Pas de plateau pour moi. Ma fille ne mangeait pas, elle était sous intraveineuse.
Le second jour, malgré les instructions, une infirmière m’a donné un repas en cachette par peur de sa hiérarchie. Je n’avais pas de lit. Je dormais sur une chaise. On entrait dans notre chambre en combinaison. On nous parlait peu, le minimum. Aucune explication.
Et surtout, les glycémies étaient prises à la lame. Pas au stylo autopiqueur. Des mini-cutters. Chaque heure. Dix doigts. Incisés. Jour et nuit. Et moi, malade, à moitié debout, à moitié absente, je me levais fébrilement pour m’opposer à ce qu’elles faisaient subir à ma fille. Jonie hurlait de douleur, pleurait, criait. Elles la réveillaient toutes les heures pour “prendre du sang”, puis repartaient dans la pénombre comme si c’était normal. Je les détestais. Elles lui disaient de se taire, d’arrêter de bouger. Aucune empathie, aucune bienveillance, ni avant ni après. Je pèse mes mots.
Ses doigts ont été mutilés pendant deux jours supplémentaires. Personne ne nous a expliqué la maladie. Personne ne nous a dit qu’un capteur existait. Personne ne nous l’a proposé.
Quatre jours au total dans cet hôpital. Deux dans la micro-chambre. Deux dans une chambre un peu plus grande mais toujours dans un isolement pesant. Je n’ai quasiment pas mangé. Le plateau donné en cachette, puis une purée instantanée. J’ai proposé de payer, d’acheter des tickets, de faire venir Sébastien pour qu’il m’apporte à manger. On m’a dit non, qu’ici c’était un service pédiatrique, que normalement je ne devrais même pas être présente avec ma fille. “Regardez dans les autres chambres, vous voyez des parents ?” m’a-t-on demandé. Non. J’étais positive au Covid. Déshydratée. Affamée. Ma fille avait fait un coma, elle avait désormais une maladie que personne ne m’expliquait, et j’ignorais si elle allait vivre ou mourir.
Le transfert
Au moment du transfert vers Dax, j’ai demandé une chaise roulante pour pousser ma fille et nos sacs. Nous avons attendu quarante-cinq minutes. Personne n’est venu. Je voyais les soignants fumer dans le jardin devant notre fenêtre. J’ai porté ma fille et nos affaires dans les couloirs. Personne ne nous a aidées. Nous avons traversé l’hôpital seules jusqu’à la voiture où Sébastien nous attendait.
Dans la voiture je revivais l’enfer vécu durant ces derniers jours, les larmes aux yeux, mais je n’arrivais pas à pleurer.
Dax : les premières explications
À Dax, tout a changé. On nous a accueillis toutes les deux dans la chambre. Chambre spacieuse. Salle de bain privée. Douche. On nous a parlé. Enfin. Pancréas. Maladie auto-immune. Glycémie. Insuline. On nous a expliqué ce qui s’était passé dans son corps. Pourquoi elle buvait autant. Pourquoi elle maigrissait. Pourquoi elle était entrée en acidocétose. (ce sont les signes avant coureur d’un DT1)
On nous a proposé un capteur avec patch anesthésiant. Le FreeStyle Libre. Un petit disque sur le bras mesurant la glycémie toutes les cinq minutes. Jonie avait peur. Elle pleurait. Elle ne voulait pas de cet objet. Quand elle a compris que cela éviterait les lames sur ses doigts, elle a accepté. Deux heures d’anesthésie. Pose du capteur.
L’infirmière a vu l’état de ses doigts. Elle n’a pas compris. Elle était horrifiée.
L'hypoglycémie est une baisse de sucre dans le sang (<70), causant malaise, sueurs et tremblements, nécessitant un resucrage immédiat. L'hyperglycémie est un excès de sucre dans la sang causant soif et urines fréquentes, souvent lié à un manque d'insuline. C’est l'acidocétose.
Sans intervention, c’est le coma, puis la mort - chaque année des enfants, des ado et des adultes meurent du DT1 faute, d’informations dans les centres médicaux, écoles et crèches vis à vis des symptômes.
Revenir à la maison avec le diabète
Quand je suis rentrée à la maison pour la première fois, Sébastien prenant le relais, j’ai tenu deux jours. Puis mon cœur a craqué. J’ai pleuré. J’ai maudit le ciel. Comment cela pouvait-il arriver à ma fille ? Moi nutritionniste. Moi attentive à tout. J’ai cherché. Étudié. Compris que ce n’était pas de ma faute. Que le diabète de type 1 n’est pas une erreur alimentaire. Que c’est le système immunitaire qui se retourne contre le pancréas. Peut-être déclenché par un virus. Peut-être le Covid. Acceptation lente.
À la maison, une douzaine de jours plus tard, nous étions plus sûrs de nous. Plus apaisés. Cela n’empêchait pas de vérifier la glycémie au moins quarante fois par jour. Pas une fois par heure. Quarante. J’en ris maintenant. Mais après avoir frôlé la mort, on ne surveille pas raisonnablement. On surveille parce qu’on aime.
La vie a repris. Forêt. Plage. Montagne. Toujours avec les stylos, le sucre, les barres de secours. Je me souviens d’une injection derrière un sapin enneigé, Jonie les joues rouges. On peut sauver une vie derrière un arbre. Au début elle se cachait. Puis elle a pris le stylo elle-même. Neuf ans. Sans aller aux toilettes. Juste là où elle était. J’étais fière. La pédiatre avait établi un tableau précis des doses, photocopié, glissé dans son cahier. Elle pouvait gérer.
C’était la lune de miel. 92 à 95 % dans la cible. Simple. Presque magique.
Puis il a fallu retourner à l’école.
Les 4 signes qui doivent alerter
Diabète de type 1: si plusieurs de ces signes apparaissent ensemble, chez l’enfant, l’adolescent ou l’adulte, consultez immédiatement
SOIF INTENSE - URINER TRES SOUVENT - FATIGUE INHABITUELLE - PERTE DE POIDS RAPIDE
Mais aussi: vomissements, douleurs abdominales, haleine fruitée. URGENCE: rendez-vous à l'hôpital immédiatement, n'attendez JAMAIS le lendemain, agissez aujourd’hui!
“Enregistrez ce post pour pouvoir reconnaître les signes ou le partager si besoin.”
Apprendre à maintenir son enfant en vie
L’apprentissage a commencé. Compter les glucides. Peser les aliments cuits. Associer une dose d’insuline. Apprendre l’hyperglycémie, l’hypoglycémie. Les premières injections ont été un choc. Planter une aiguille dans la peau de son enfant, sans entraînement, sans support, juste sa chair. Puis le geste est devenu un acte d’amour. Quatre injections par jour. Plus la basale du soir.
Surveiller les glycémies, qu’elle reste aux environs des 130-150 en continuité. Quelle ne dépasse pas 180: Hypérglycémie qu’elle ne descende pas en dessous de 80 : Hypoglycémie.
J’avais toujours le Covid. Des maux de tête atroces. Mais ici on me donnait à manger. On respectait notre alimentation végétarienne. Après Pau, cela paraissait irréel.
Fatigue inhabituelle
Soif intense
Perte de poids rapide
Uriner très souvent
Le retour à l’école
Le retour à l’école n’a pas été une simple formalité administrative. C’était une nouvelle épreuve, plus silencieuse mais tout aussi vertigineuse. Confier son enfant à un système qui ne connaît rien à ce que vous venez d’apprendre à maîtriser jour et nuit. L’hôpital les a contactés, nous les avons appelés aussi. Il fallait expliquer l’absence, poser les mots : diabète de type 1. Une maladie auto-immune. Des injections. Des risques. Des urgences possibles. Pour nous ces mots étaient encore frais, presque coupants. Pour eux, c’était une information parmi d’autres.
Dès le départ, la cantine nous a été fermée. Pas officiellement comme une sanction, mais comme une impossibilité. “Nous ne pouvons pas gérer cela.” Pendant deux mois, Jonie n’a plus mangé avec ses camarades, et la lunchbox a été refusée aussi. Heureusement nous habitions tout près de l’école. Elle pouvait rentrer à la maison le midi. Mais pour une enfant de neuf ans, ne plus partager ce moment, c’est immense. Le déjeuner, ce n’est pas seulement manger. C’est rire, échanger, appartenir. Ses copines demandaient pourquoi elle partait. Pourquoi elle ne restait plus. Elle ne savait pas toujours quoi répondre. Et moi je voyais bien que cela la mettait à part.
Il a fallu rédiger le PAI. La pédiatre l’a établi, transmis à l’école. Nous avons eu une réunion. La directrice. La maîtresse. La cantinière. C’est tout. Pas d’infirmière. Pas de médecin scolaire. Jonie était alors sous stylos et portait le FreeStyle Libre avec son petit lecteur rouge. Impossible de suivre sa glycémie à distance. Impossible de recevoir des alertes sur nos téléphones. Pour connaître son taux, il fallait qu’elle scanne elle-même.
Je me souviens de cette réunion comme d’un moment suspendu. Nous expliquions ce qu’était une hypoglycémie, ce qu’il fallait faire, ce qu’il ne fallait surtout pas faire, les signes à surveiller : pâleur, tremblements, irritabilité soudaine, fatigue brutale. Nous parlions d’acidocétose, d’insuline, de glucides. Je voyais dans leurs regards que tout cela leur semblait énorme. Et en même temps, il fallait que cela devienne banal. Intégré. Naturel.
La maîtresse m’a regardée et m’a dit que j’avais mauvaise mine. Je sortais de dix jours d’hospitalisation, du Covid, de nuits sans sommeil. Je ne la connaissais pas. Elle ne me connaissait pas. Cette phrase m’a traversée. Pas par méchanceté, peut-être par maladresse. Mais elle disait quelque chose : personne ne mesure vraiment ce que vous venez de traverser. Vous arrivez avec votre peur, votre hypervigilance, votre enfant fragile, et le monde continue comme si de rien n’était.
La fin de la lune de miel
Puis, doucement, imperceptiblement, quelque chose a commencé à bouger. Des matins plus hauts, des après-midis plus imprévisibles, des nuits moins stables. Et au fil du temps, on comprend ce que beaucoup de parents découvrent un jour : la lune de miel ne dure pas. Le pancréas finit par se taire complètement. Et quand la puberté commence à pointer, les hormones viennent tout compliquer. Une dose qui fonctionnait la veille ne suffit plus le lendemain. Les courbes deviennent vivantes, capricieuses, anguleuses.
Le diabète de type 1 n’est jamais figé. On ne l’apprend pas une fois pour toutes. On le réapprend constamment.
Les premiers jours ont été extrêmement stressants. Je déposais Jonie le matin avec un sourire maîtrisé et un sac rempli de sucre, de jus, de barres, de consignes écrites. Je répétais intérieurement les scénarios possibles. Et si elle fait une hypo en sport ? Et si elle oublie de scanner ? Et si la maîtresse ne comprend pas l’urgence ? Je ne pouvais pas suivre sa glycémie à distance. Je n’avais que la confiance.
Jonie, elle, a surpris tout le monde. Elle a scanné son bras devant ses camarades. Au début certains regardaient, posaient des questions. Elle expliquait : “C’est pour voir ma glycémie.” Puis cela est devenu normal. Elle faisait ses injections parfois en classe, parfois à l’écart mais sans se cacher. Il fallait juste éviter qu’on la bouscule. Elle avait cette force tranquille, cette maturité qu’on n’apprend pas, qu’on développe quand la vie vous oblige.
La cantine a fini par rouvrir ses portes, après échanges, explications, assurances. Mais rien n’était simple. Chaque sortie scolaire était une nouvelle discussion. Chaque activité sportive demandait une anticipation. Nous avons appris à écrire des consignes claires, à fournir des boîtes étiquetées, à simplifier au maximum pour que l’école n’ait pas peur. Et moi, je me proposais à chaque sortie extra-scolaire comme accompagnatrice, pour être sûre que rien ne lui arrive.
Je vivais avec une tension permanente, invisible. Extérieurement calme. Intérieurement toujours en alerte. On parle souvent de la gestion médicale du diabète. On parle peu de la charge mentale du parent. Ce moment où vous laissez votre enfant derrière un portail et où vous acceptez de ne pas contrôler chaque minute.
Avec le temps, une routine s’est installée. Les maîtresses comprenaient mieux. Les camarades n’y prêtaient plus attention. Jonie a gagné en autonomie. Mais cette première année restera marquée par cette sensation d’être à part, de devoir expliquer, rassurer, justifier.
De l’autonomie aux technologies : stylos, Omnipod, Bubble
Les six premiers mois, nous étions donc au stylo. La lune de miel nous donnait un répit, et malgré le choc initial, il y avait une forme de clarté. Mais le nombre d’injections pesait. Alors nous avons fait évoluer les choses. Au bout de six mois, Jonie est passée à l’Omnipod. Non pas parce que les glycémies étaient mauvaises, mais pour éviter les piqûres multiples. Pour alléger son quotidien. Pour lui permettre de vivre avec un corps un peu moins sollicité.
Les glycémies restaient très bonnes. La gestion était maîtrisée. En revanche, le FreeStyle Libre demandait toujours de scanner, et je continuais à le faire trop souvent. C’est là que Bubble est entré dans notre vie. Une création d’un papa d’enfant DT1. Une extension qui permettait de recevoir les données sur le téléphone tant qu’on était proche de l’enfant. Dans la maison, au parc, au jardin, dans la piscine, à la plage. C’était d’une praticité immense. Cela évitait de la scanner à tout bout de champ. Cela lui permettait de jouer, d’être au monde, et à moi de respirer un peu.
La semaine sportive de CM2
Puis Jonie est entrée en CM2. Nouveau professeur. Nouvelle énergie. Il voulait mettre en place un programme sportif ambitieux avec, en fin d’année, une grande semaine type olympiades inter-écoles. Beaucoup d’activité physique. Beaucoup d’intensité. J’ai immédiatement anticipé. Je savais que le sport, surtout sur plusieurs jours consécutifs, bouleverse tout.
Lors d’un rendez-vous, j’ai demandé à la pédiatre de passer au Dexcom, un capteur permettant un suivi en temps réel avec alarmes fiables et partage direct des données. Cela me semblait indispensable pour une semaine entière loin de la routine. Mais la demande a pris un temps fou. Des mois. Nous étions en décembre. Les formulaires, les validations, les délais. Juin est arrivé et Jonie était toujours sous Omnipod et FreeStyle avec Bubble.
Heureusement, j’accompagnais cette semaine sportive. Heureusement, parce que c’était intense. Toute la journée je surveillais, je coupais la basale avant les efforts, je la remontais ensuite, je resucrerais, je recalculais. Personne d’autre qu’une mère ne pouvait tenir ce rythme de vigilance fine, pas par manque de bonne volonté, mais parce que cela demande une lecture constante, intuitive, presque corporelle de la courbe et un savant jonglage avec les resucrages.
La nuit, je voulais qu’elle dorme avec ses copines dans les dortoirs, qu’elle se crée des souvenirs, pas qu’elle se sente différente. Alors c’est moi qui ne dormais pas. Nous étions aux opposés du bâtiment. Je faisais des allers-retours, j’approchais mon téléphone de sa porte pour capter le signal, et parfois une amie venait frapper doucement à la mienne : “Ça sonne.” Hypoglycémie. J’arrivais, je resucrerais, je repartais. C’était épuisant. Mais je voulais qu’elle vive cette semaine comme si de rien n’était.
C’est précisément pour éviter cette hypervigilance extrême que j’avais demandé le Dexcom des mois plus tôt. En vain.
Nous l’avons enfin obtenu mi-juillet, posé à l’hôpital, juste avant notre grand départ pour les Îles Canaries. Comme si une étape se fermait pour en ouvrir une autre. Nouveau capteur. Nouvelle technologie. Nouvelle vie.
Et ce passage-là, je ne l’avais pas encore raconté.
L’hiver où tout a failli craquer
Durant cet hiver-là, Jonie et moi sommes tombées malades. Un état grippal avancé. Sébastien était en voyage. Nous étions seules toutes les deux et j’ai cru que j’allais y arriver, sauf que non. Quand un enfant DT1 est malade, l’insuline peut devenir quasiment inactive. La maladie empêche qu’elle agisse correctement, les hormones du stress montent, et vous vous retrouvez face à des hyperglycémies constantes. Vous envoyez des bolus et rien n’y fait. Alors vous hydratez, vous faites boire, vous tentez de faire baisser la température du corps.
À l’hôpital, on m’avait conseillé un sirop Doliprane “sans sucre”. Sauf que ce dernier contient un autre type de sucre. Après deux essais, j’ai compris : la glycémie explosait de plus belle. J’ai arrêté.
Nous n’avions presque plus d’appétit. Nous nous nourrissions de bols d’açaï, de fruits rouges, de fruits frais, de yaourts Alpro. Ce sont les seules choses qui passaient. La supérette du village me livrait chaque semaine en produits frais. Mon amie pharmacienne m’apportait des médicaments doux, pour essayer de tenir. Mais rien n’y a fait. Notre état s’aggravait.
J’ai appelé près de dix fois le centre médical du village pour qu’un médecin passe à la maison. Personne ne venait. L’état était jugé “non urgent” au téléphone. Pas de pompiers. Et moi, au bout de trois jours et trois nuits à ce rythme, je ne tenais plus. Il a fallu que Sébastien, depuis l’étranger, les harcèle, eux et la mairie, pour que quelqu’un accepte enfin de venir.
Quand la docteure est arrivée, elle a vu que je n’exagérais pas. Moi qui ne consulte jamais, elle aurait peut-être dû réfléchir au pourquoi de mes appels. Elle nous a fait une ordonnance et a immédiatement appelé une ambulance. Nous avons été transférées toutes les deux à l’hôpital de Dax.
Et là-bas, la prise en charge a été très difficile. J’ai dû supplier pour qu’on prévienne l’endocrinologue de Jonie de sa présence ici aux urgences, pour qu’elle rejoigne au plus vite le service pédiatrique et qu’on s’occupe d’elle. Moi, j’ai attendu trois heures sur une chaise dans un couloir avant qu’on me fasse un dépistage Covid, négatif cette fois, puis retour en salle d’attente deux heures de plus. On m’a auscultée cinq minutes. Radio des poumons. Je suis asthmatique, ma respiration sifflait. Oui, j’avais la grippe. Et alors ? Rien.
Jonie m’a rejoint. Et nous avons attendu. Des heures. Sur cette chaise de couloir. Au milieu de personnes âgées qui pleuraient, hurlaient de douleur, sans que personne ne vienne les aider. Des gens sont morts devant nous ce soir-là. J’avais l’impression que le cauchemar recommençait.
La nuit tombait. J’ai demandé à ce qu’on nous laisse partir pour pouvoir reprendre un taxi ambulance avant que leur journée ne se termine, parce qu’ici ils ne tournent pas vingt-quatre heures sur vingt-quatre. On nous a fait un bon de sortie une heure après. Et c’était fini. Aucun médicament. Aucune ordonnance. Et ils avaient perdu l’ordonnance donnée à l’accueil à mon arrivée.
Une fois récupérée, quarante-huit heures après, j’ai pu l’envoyer à mon amie qui m’a rapporté les médicaments au plus vite à la maison.
Cet épisode-là, je ne l’oublierai jamais. J’ai cru que ma fille et moi allions mourir. Nous étions dans une détresse que je ne souhaite à personne. Et encore une fois, le milieu médical est ce qu’il est.
Après avoir subit ce nouvel épisode, nous avons compris que nous vivions dans une région bien trop humide au moins six mois de l’année. Et c’était impensable de continuer ainsi, de jongler avec toutes les maladies qui pointent le bout de leur nez dés le mois de septembre et ce jusqu’à la fin du printemps! Rhume, bronchite, grippe, gastro … tout ce que Jonie avait évité jusqu’à présent, pouvait désormais lui tomber dessus au jour le jour et avoir des conséquences dramatiques …. . Quand une simple bronchite peut mettre en péril la vie de son enfant DT1, quand une maladie rend l’insuline presque inactive, quand vous êtes seule à tenir l’équilibre… vous ne pouvez plus “faire comme avant”.
Jamais plus je ne voulais vivre un tel épisode. Jamais plus je ne voulais être dans cet état-là, ni pour moi, ni pour elle.
Comprendre que la vie doit changer
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Comprendre que la vie doit changer 〰️
Le déclic : Lanzarote, puis Tenerife
À cette époque, nous avions déjà séjourné ou habité dans une douzaine de pays. Nous nous sommes remémoré un séjour à Lanzarote, aux Canaries, et là, cela a fait tilt.
Nous avons commencé à regarder le marché immobilier, les hôpitaux, les collèges. Mais cela nous a paru insuffisant pour élever une ado en devenir. Lanzarote aurait été idéale pour notre couple, mais pas pour notre famille. Alors nous avons regardé les autres îles autour, et nous avons eu le coup de cœur pour Tenerife.
Tenerife et Lanzarote offrent toutes deux ce climat de “printemps éternel”, mais elles diffèrent considérablement par leur végétation, leur relief et l’intensité du vent. Tenerife est généralement plus verte et moins venteuse, particulièrement dans le sud, que Lanzarote, plus aride, volcanique et exposée aux alizés.
La suite, vous la connaissez. Nous étions décidés à partir. Nous avons épinglé des annonces de maisons à vendre, fait des visites virtuelles, et durant les vacances de Jonie, nous sommes partis quinze jours là-bas pour découvrir l’île et ses villas.
Juste avant notre départ, nous avons mis notre maison en vente. Elle s’est vendue dès la première semaine. Une visite a suffi. C’était réglé.
Là-bas, nous en avons fait autant. Quatre ou cinq visites maximum. Et notre choix a été rapide.
Douze heures de route, puis la mer
Quelques jours après, la voiture était pleine. Pleine de nos affaires, de nos valises, de nos souvenirs, et de tout notre matériel DT1, parce qu’on ne part jamais vraiment léger quand on vit avec ça. Douze heures de route jusqu’au port en Espagne, pour prendre le ferry direction les Canaries.
Et pendant ces douze heures, pour la première fois depuis longtemps, je pouvais regarder mon téléphone et voir la glycémie de Jonie en direct. Pas besoin de scanner. Pas besoin de lui demander. Une courbe, un chiffre, une flèche. Une forme de paix dans le mouvement.
Au port, les ferries vers les Canaries sont immenses. Presque des villes flottantes. Les voitures entraient une à une dans le ventre du bateau. Nous avons garé la nôtre parmi des dizaines d’autres, puis nous sommes montés sur le pont avec nos sacs, nos valises, et cette étrange sensation de quitter quelque chose derrière nous.
La traversée durerait toute la nuit.
Je me souviens être sortie sur le pont une fois la nuit tombée. L’air était doux. L’océan noir et immense autour de nous. Jonie dormait dans la cabine. Son Dexcom envoyait tranquillement ses données sur mon téléphone posé sur la table de chevet. Pour la première fois depuis longtemps, je pouvais regarder une courbe sans angoisse. Juste un chiffre, une flèche stable, un corps qui dormait.
Et le bateau avançait doucement vers les Canaries.
Vers une île que nous ne connaissions encore qu’à moitié, mais qui, déjà, ressemblait à une promesse.
Manifeste : Après le choc, la vie
Je n’ai pas choisi que ma fille vive avec un diabète de type 1. Je n’ai pas choisi les urgences de nuit, les couloirs d’hôpital, les doigts incisés, la chaise trouée dans une chambre de trois mètres carrés, la faim, le Covid, l’isolement, l’humiliation. Je n’ai pas choisi d’apprendre en quelques heures ce que d’autres mettent des années à comprendre. Je n’ai pas choisi de planter une aiguille dans la peau de mon enfant pour la maintenir en vie. Je n’ai pas choisi de compter les glucides au gramme près, de vérifier une glycémie quarante fois par jour, de me réveiller la nuit avec le cœur qui cogne, de vivre avec cette peur sourde du coma. Je n’ai pas choisi les réunions scolaires où l’on vous regarde comme si vous apportiez un problème supplémentaire. Je n’ai pas choisi les regards, les maladresses, les phrases déplacées.
Mais j’ai choisi de rester debout.
J’ai choisi d’apprendre. D’absorber chaque information. De comprendre le pancréas, l’insuline, les hormones, la lune de miel, la puberté, les ratios, les facteurs de correction. J’ai choisi de ne pas me noyer dans la culpabilité. J’ai choisi de refuser l’idée que j’aurais pu éviter cela avec une meilleure alimentation, une meilleure vigilance, un meilleur contrôle. J’ai choisi de comprendre que le corps peut se retourner contre lui-même sans que ce soit une faute. J’ai choisi de regarder la réalité sans détour.
J’ai choisi d’accompagner ma fille sans faire de sa maladie son identité.
Le diabète n’est pas elle. Il est une partie de sa vie. Il ne définit ni sa joie, ni sa force, ni son intelligence, ni sa beauté. Il ne définit pas non plus ma maternité. Il m’a transformée, oui. Il m’a rendue plus lucide. Il m’a appris que la santé n’est jamais acquise. Il m’a appris que l’on peut vivre avec une vigilance permanente sans perdre sa légèreté. Il m’a appris que la compétence naît souvent de la nécessité.
Je refuse la peur constante. Je refuse l’injonction à la perfection glycémique. Je refuse la culpabilisation des mères. Je refuse les discours simplistes qui opposent nutrition et maladie auto-immune. Je refuse qu’on minimise la charge mentale invisible.
Si tu es au début de ce chemin
Si tu es au tout début de cette traversée et que tout te semble impossible aujourd’hui, sache ceci : un jour tu feras une injection derrière un sapin, tu retourneras à la plage, tu riras à nouveau. Ce ne sera pas comme avant. Mais ce sera vivant.
Je sais ce que c’est que de tenir son enfant dans un lit d’hôpital en se demandant s’il va se réveiller. Je sais ce que c’est que de marcher seule dans un couloir en portant son corps épuisé. Je sais ce que c’est que de regarder une courbe dans la nuit avec le cœur qui cogne. Je sais ce que c’est que de sourire à l’école alors que l’on tremble à l’intérieur.
Et je sais aussi ce que c’est que de rire à nouveau.
De faire une injection derrière un sapin enneigé et de continuer la balade. De corriger une glycémie en bord de mer et de retourner nager. De voir sa fille se faire seule une injection à neuf ans, droite, digne, sans se cacher. De la voir grandir, gérer, expliquer, vivre.
Le diabète de type 1 nous a traversés. Il ne nous a pas détruits.
Il a fissuré certaines illusions. Il a renforcé l’essentiel.
Il m’a appris que la vraie force n’est pas dans le contrôle absolu, mais dans l’adaptation constante. Il m’a appris que l’amour peut devenir technique, précis, chiffré, et rester profondément doux. Il m’a appris que l’on peut être à la fois hypervigilante et confiante. Que l’on peut trembler au début et devenir solide ensuite.
Je ne suis pas une mère héroïque. Je suis une mère qui a appris parce qu’elle n’avait pas le choix.
Et si je raconte tout cela, ce n’est pas pour faire peur. C’est pour dire à celle qui vient d’entendre le mot “diabète” pour la première fois que oui, le sol s’effondre. Oui, on croit ne pas survivre à la nuit. Oui, l’hôpital peut être brutal. Oui, l’école peut faire peur. Oui, la puberté complique tout.
Mais on apprend.
On devient compétente. On devient forte sans le vouloir. On devient capable de choses qu’on n’aurait jamais imaginées.
Après le choc, la vie ne revient pas comme avant.
Elle revient plus consciente. Plus ancrée. Plus vraie.
Et dans cette vie-là, il y a encore des balades, des voyages, des rires, des projets, des montagnes, des océans, des goûters partagés, des chiffres qui montent et redescendent, et une petite fille qui grandit avec une force tranquille que rien n’a pu briser.
Ceci n’est pas une histoire de maladie.
C’est une histoire d’amour qui a appris à compter.
Marie-Laure - Le Monde est à Nous
J’écris au rythme des saisons, entre la mer, les plantes et le silence.
“Après le choc du diagnostic, il reste la vie - et nous allons apprendre à la vivre autrement, ensemble.”
Si vous êtes une mère qui traverse cela et que vous avez besoin de soutien, j’ai créé un espace pour accompagner les mamans d’enfants vivant avec un diabète de type 1.
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Marie-laure Daillut
Le diabète de type 1 change beaucoup de choses dans une famille. Mais il n’empêche ni la vie, ni les voyages, ni les rires, ni les rêves.
Questions fréquentes sur le diabète de type 1 chez l’enfant
Comment savoir si mon enfant a un diabète de type 1 ?
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Les signes apparaissent souvent rapidement, en quelques jours ou quelques semaines. Les plus fréquents sont une soif intense, des envies d’uriner très fréquentes, une fatigue inhabituelle et une perte de poids rapide.
Si ces symptômes apparaissent ensemble, il est important de consulter un médecin rapidement.
Le diabète de type 1 est-il causé par l’alimentation ?
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Non.
Le diabète de type 1 est une maladie auto-immune. Le système immunitaire détruit les cellules du pancréas qui produisent l’insuline.
Il n’est pas causé par le sucre, l’alimentation ou le mode de vie des parents.
C’est une information essentielle pour aider les familles à se libérer de la culpabilité.
Peut-on vivre normalement avec un enfant diabétique ?
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Oui.
Avec le temps, les familles apprennent à gérer les glycémies, l’insuline et les repas. Les enfants peuvent continuer à vivre, voyager, faire du sport, aller à l’école et construire leur vie.
La clé est l’apprentissage progressif et le soutien.
Pourquoi les glycémies changent-elles autant chez les enfants ?
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Chez l’enfant, les glycémies peuvent varier pour de nombreuses raisons :
la croissance
les hormones
l’activité physique
le stress
la maladie
la puberté
C’est pour cela que la gestion du diabète demande beaucoup d’observation et d’adaptation.
Au début, la plupart des parents surveillent beaucoup, parfois même plusieurs fois par nuit.
Avec l’expérience et les capteurs en continu, cette surveillance devient plus simple. Mais la vigilance fait naturellement partie du quotidien des familles vivant avec le diabète de type 1.